Manger = réconfort

Vous souvenez-vous de la scène où Bridget Jones écoute All By Myself de Céline Dion ? En pyjama sur son canapé, Bridget fume, puis cale un verre de vin avant de mimer la chanson avec désespoir. Afin de montrer l’ampleur de la peine, les scénaristes adorent la crème glacée, les boîtes de chocolats, la bière, le whiskey, etc.

La télévision reflète l’éducation nord-américaine : consommer pour réconforter ou récompenser. Enfant, le cadeau du père Noël dépend de notre gentillesse. Adulte, notre petite voix intérieure promet une viennoiserie pour la réussite d’une tâche ingrate, puis un repas dans un restaurant cinq étoiles à l’obtention d’une promotion.

Au matin du 7 avril 2014, angoissée de perdre mes repères sécurisants, j’adopte une diète majoritairement crue, végétalienne et sans gluten. Pourquoi un renversement aussi draconien ? À trente-six ans, après une lente descente aux enfers sur six ans, de graves raideurs musculaires m’empêchent de bouger plus de quinze à quarante-cinq minutes par jour, toutes activités confondues. Confrontée à l’impuissance de tous les médecins spécialistes devant mes étranges symptômes, je me tourne vers la seule option qui reste : changer mon alimentation.

1er choc : l’épicerie

Manger cru a créé une grande rupture : j’ai réduit mon parcours dans l’épicerie à trois sections : les fruits et légumes, les noix et les graines, puis les produits surgelés. Dorénavant, 90 % de la surface du magasin m’était totalement inutile.

Je ne calcule pas les fois où j’ai réprimé mes larmes devant ces allées bannies : l’odeur de la boulangerie, les gâteaux multicolores, les viandes marinées, les croustilles craquantes, les variétés infinies de biscuits, de céréales ou de chocolat. Je pleurais mes petites récompenses qui me procuraient un bonheur bref, mais immédiat.

Puisqu’il est impossible d’abandonner une habitude sans la remplacer par une autre, j’ai cherché des recettes faciles et satisfaisantes qui correspondaient à mon nouveau régime. Les biscrus furent un succès. Puis, au risque d’avoir l’air d’une extra-terrestre, j’ai rempli mon panier d’épicerie de fraises, bleuets, mûres, melons, figues, dattes, clémentines, mangues, etc. J’ai mangé mes fruits préférés à la tonne ! Grâce à cette période, j’ai découvert le kaki, le melon canari et la mangue haïtienne aux arômes fleuris.

2e choc : les vacances

Lors d’un voyage en Californie, j’ai réalisé à quel point le désir de se gâter s’accentue en vacances : c’est l’heure de la glace au chocolat, du restaurant en vogue ou de la spécialité du pays.

À mon premier séjour à San Diego, je mangeais de façon conventionnelle. Mon conjoint et moi avons dégusté des cocktails et des tapas au bord de la piscine, des fish’n chips avec vue sur la mer, puis savouré une crème glacée achetée dans une coquette maison du Sea Port Village.

Lors de ma deuxième visite, je suivais mon nouveau régime depuis peu. Parce que mes deux chevilles pouvaient bloquer à tout moment, je transportais une canne pliable dans mon sac à dos tandis que des béquilles m’attendaient à la chambre. J’ai marché avec mon conjoint — très très lentement, avec la peur au ventre de me blesser les chevilles — devant le restaurant de poissons, puis nous avons déambulé au Sea Port Village.

Sur notre chemin, aucun menu ne correspondait à mes critères. Je ne pouvais pas me gâter ni « profiter de la vie ». Nous étions consternés. Non par nos choix restreints, mais par la réalisation que le bonheur des vacances passait nécessairement par la nourriture et les achats. Au même titre que la récompense et le réconfort, « profiter de la vie » équivalait à consommer.

Face à ce vide, nous avons orienté nos activités vers la découverte géographique plutôt que culinaire. J’en garde le plus beau souvenir de ma vie au Anza-Borrego Desert State Park sous une chaleur improbable de 41 °C.

Anza-Borrego Desert State Park

Bye-bye culpabilité !

À cinq ans, j’engouffrais autant de galettes de sarrasin que mon père. Même si je bourrais mon estomac au maximum, j’avais toujours faim. Aujourd’hui, en plus de me remplir la panse, mes repas fournissent les nutriments que mon corps quémandait depuis des décennies par le biais de ma faim sans fin. En créant des recettes que je peux manger à volonté, sans aucune culpabilité, j’ai découvert la satiété. Au cours des deux premières années de ce régime, j’ai mangé comme jamais et j’ai maigri à vue d’œil.

Du sentiment de privation qui m’avait habité en pleurant les allées de croustilles et de gâteaux, je suis passée à une sensation de liberté. Adieu la culpabilité d’avoir trop mangé, trop bu tout en suivant la courbe ascendante de mon tour de taille. Mon bonheur ne dépendait plus d’une quelconque gâterie.

Pizza ou carotte ?

Après six ans de ce nouveau mode de vie, j’ai regagné 90 % de ma mobilité. Confiante de ma guérison, je goûte parfois les produits que j’adorais dans le passé. C’est bon, mais… je suis déçue. Habituées aux saveurs riches des aliments complets, mes papilles ne détectent que le sucre, le gras et le sel. Bref, les ingrédients de base des aliments transformés.

Moins fréquent, le réflexe de récompense reste présent. Trente-six ans d’habitudes ne se détruisent pas d’un coup de baguette magique, mais une pizza qui éclate de saveur comme un party dans la bouche ne me rassasie jamais.

Par contre, l’alimentation saine m’apporte une sensation de bonheur global, pas seulement dans la bouche. Comme si mon corps récompense la bonne action par des pics de joie en dégustant… une salade de carottes ! C’est étrange, je sais ! Et tandis que mon énergie et mon humeur s’améliorent, ma soif de réconfort diminue.

© Illustration : Karine Raymond (info.lacarottesauvage@gmail.com)

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